Le monde tout entier a glissé hors de la pensée des hommes. Il continue maintenant, sans plus aucun contrôle, son cheminement monstrueux d’automate, de robot. Et les hommes, dont la pensée n'embrasse plus que des détails, ne trouvent plus de nourriture et d'exercice authentiques, les hommes, vidés de leur substance, ne savent plus, ne peuvent plus, ne veulent plus cet effort de reconquête qui est sans doute le plus violent qui leur ait jamais été demandé. Ils se couchent sous eux-mêmes, se vautrent dans leur abstention. Ils ne cherchent plus que des distractions, des amusettes, des coqueluches et des cocoricos au niveau de ce sommeil inférieur. La peste de médiocrité qui les fait tous à ce point ressemblants et interchangeables, ce moutonnement incohérent et stupide des masses, c'est ce caractère « social » en dehors de quoi rien, pour eux, n'a d'existence. Incapables de remplir même leur propre vie, d'être quelqu'un à l'intérieur de leur petite personne, ils se trouvent confirmés sans cesse dans cette illusion que c'est la société qui doit être, qui doit exister pour eux; que c'est la société, que ce sont les institutions sociales qui ont la charge et la responsabilité (diffuse) de remplir leur existence et d'accomplir leur vie. Naissances anonymes, vies anonymes, morts anonymes : telle est l'histoire de la société …
telle sera toute l'histoire contemporaine. N'être pas un homme, mais une chose sans âme, une chose plastique et molle, et ceci à tous les étages moraux; refuser son âme et sa personne pour n'être qu'un tas de viande tout juste assez fort, intérieurement, pour s'interdire quelque émotion individuelle, toute singularité; hériter scrupuleusement d'une vie éteinte, grise, morne et l'étouffer encore s'il se peut, la faire et la vouloir plus conforme à toute médiocrité, lâche, veule, sourde, aveugle, indifférente; tels sont donc et I’illusion et l’espoir de perfection démocratique.
Armel GUERNE
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